"Tout est vrai" · Interview de Vassili Schémann, metteur en scène
Dernière mise à jour : il y a 4 heures
Dans Ligne ouverte, tout est vrai. Chaque mot a été dit lors d’émissions radiophoniques
nocturnes des années 70-80, animées entre autres par Max Meynier, Macha Béranger,
Gonzague Saint-Bris... Et chacun des témoignages proposés est un petit bout d’une mosaïque d’humanité.
Ligne ouverte est le premier projet théâtral du jeune réalisateur Vassili Schémann. Il est porté
par le Théâtre de Poche et une dizaine de lieux éclatés sur l’ensemble de la Wallonie, dont Central.
Sous deux formats d'interview, nous vous invitons à entrer dans ce spectacle singulier en compagnie de son metteur en scène.
Pourquoi est-ce important pour toi de révéler au projecteur les histoires des gens "ordinaires" ?
Je ne crois pas qu’il y ait de gens "ordinaires" ou d’histoires "ordinaires". Je crois qu’on a tous quelque chose d’extraordinaire à raconter. J’ai l’impression qu’une histoire extraordinaire, c’est 20 % d’histoire originale pour 80 % de manière de la raconter... Ce qu’on appelle plus communément "le récit". Beaucoup de gens ignorent leur capacité au "récit". Beaucoup te disent : "Oh, moi, je n’ai pas grand-chose à raconter", et quand tu creuses — surtout si tu poses les bonnes questions — tu découvres un récit parfois plus dense et palpitant qu’un roman de Dostoïevski. Alors, pour mettre en avant ces récits, il faut que quelqu’un, la plupart du temps, vienne les déterrer et les révéler. Comme pour poser les mots sur les histoires des autres... J’ai un ami qui appelait ça très justement : "les traqueurs de contes", je trouve ça très beau. Gonzague Saint-Bris en était un. Avec son émission, son oreille, sa curiosité et sa façon d’interviewer il arrivait à réveiller le récit personnel de chacun — et surtout il révélait la portée poétique qui sommeille chez les gens en fouillant leur intimité sans intrusion et surtout sans jamais émettre le moindre jugement.

Photo Juliette Halloy
La force de Gonzague, c’était de trouver de l’extraordinaire partout où il semblait ne pas y en avoir. Les gens venaient avec quelque chose à dire et révélaient autre chose — qu’ils ne connaissaient parfois même pas d’eux-mêmes. C’était surement une forme de psychanalyse populaire.... Alors, pour revenir à ta question, finalement je n’ai pas vraiment le sentiment de révéler les histoires de "gens ordinaires" sur un plateau. Je crois qu’en fait je ne fais que suivre la ligne de ses émissions. Il a déjà fait le travail à ma place en créant cette radio. Moi, je viens juste perpétuer cette pensée et je cherche à voir comment ces dialogues de l’intime des années 70-80 résonnent avec nos questionnements contemporains.
Est-il plus difficile pour toi, en tant que directeur d’acteur·ice, d’appréhender des rôles très réalistes comme ceux-ci, plutôt que des rôles de grandes héroïnes ou de personnages fantastiques ?
Pas du tout ! Il faut justement travailler ces rôles comme on travaillerait une pièce de Racine ou de Tchekhov. C’est une adaptation. On part d’un texte et on essaye de s’amuser avec, de trouver une interprétation qui est juste pour le spectacle. On ne doit surtout pas chercher à coller à la réalité. Notre devoir est justement de rendre ces témoignages héroïques, tragiques, comiques ou fantastiques par l’interprétation et la mise en scène.
As-tu un passif, une relation personnelle avec ces radios-témoignage, ou plus largement, les récits vrais et non-filtrés ?
C’est assez drôle parce que, pour être honnête, je ne suis pas du tout un grand auditeur de radio, et pourtant c’est l’un des médias qui me fascine le plus et sur lequel je travaille beaucoup, aussi bien au cinéma qu’au théâtre. Mon prochain long métrage se passe dans une radio, la nuit.... Mon père écoutait beaucoup la radio quand j’étais petit ; c’est peut-être pour ça... Mais pour répondre quand même à ta question, j’aime sincèrement écouter les récits des autres. Dans les parcs, les bars, les trains, les salles d’attente, les abris-bus ou les taxis... Et ça pour le coup, c’est ma mère qui m’a transmis cette passion. Pour une raison que j’ignore, les gens me parlent beaucoup et me racontent très facilement leurs histoires, leurs récits, leurs déboires, leurs joies — parfois des choses très très très intimes.
Je crois que j’aime beaucoup ces relations éphémères que j’essaye de cultiver un peu chaque jour. Et c’est d’ailleurs un des grands sujets de prédilections dans mes films.

Photo J. Van Belle
L’impact que ce genre de relation peut avoir dans une vie. Pourquoi parfois c’est plus facile de se livrer à un inconnu plutôt qu’a nos proches ? Ca me touche beaucoup cette confiance qu’on me donne et ça me nourrit énormément dans ma pensée. Je pose beaucoup de questions donc j’apprends énormément de choses que je n’apprendrais peut-être pas dans les livres. En ce moment, je passe mes matinées au palais de justice pour voir des procès. Chaque fois, j’en ressors comme si je venais de suivre un cours à l’université. Bon d’abord évidemment, voir un procès, c’est ouvrir une porte sur le monde, à une multitude de problématiques sociétales et surtout tenter de comprendre le fonctionnement de la société. Mais aussi, c’est une énorme réflexion justement sur la question du récit "non-filtré", sur l’importance des mots et sur la puissance de la parole et ce que le langage peut faire à la réalité.
Que souhaiterais-tu offrir aux gens, jeunes et adultes, avec ce spectacle ? Avec quoi aimerais-tu qu’ils repartent de la salle ?
C’est une question difficile, mais je crois que, simplement, je veux que les gens aient passé un bon moment, qu’ils soient touchés, qu’ils rigolent peut-être, que certaines choses les fassent réfléchir ou pas, qu’ils s’identifient ou pas, et surtout qu’ils ne s’ennuient pas. C’est pour toutes ces raisons-là que, moi, personnellement, j’aime une pièce. Je ne suis pas prêtre, je n’ai rien à prêcher. Je ne suis pas politicien non plus, je n’ai pas de message à délivrer. Je ne viens pas parler de moi non plus. J’essaie de raconter une histoire et de toucher les gens avec toutes ces histoires, ces mots qui, moi, m’ont touché... Bien sûr, les textes ont une force politique, philosophique extraordinaire, mais je crois que j’aime l’idée qu’on se pose des questions en sortant du spectacle. Mais pas trop l’idée qu’on ait des certitudes. Rien que de l’écrire, le mot "certitude" m’angoisse. Pour ce spectacle, j'ai fait le choix de l'épure en laissant la scène complètement nue, frontale, sans décor.

Photo Juliette Halloy
Cette absence de décor respecte la dimension imaginaire qu’avait la radio, ce hors-champs sonore où tout était possible. Que ce soit au théâtre ou à la radio, j’aime l’idée de jouer avec l'imaginaire collectif, laissant à chacun la liberté de se créer ses propres images. Il ne s'agit pas d'imposer, mais de suggérer. Peter Brook disait : "Le vide au théâtre permet à l’imagination de remplir les trous". C’est précisément ce vide qui libère la créativité du spectateur et qui crée la poésie et l’émotion dans le théâtre que j’aime. Le spectateur a la sensation d’avoir une place dans la mise en scène et se sent participer à la construction du récit.
Que penses-tu de l’évolution de la société en termes d’écoute, de dialogue, et de compréhension de l’autre ?
Je pense qu’on a beaucoup perdu la notion d’écoute, de dialogue, de compréhension. Aujourd’hui, le mot d’ordre est la radicalité. L’idée fixe. Exclure celui avec qui on n’est pas d’accord. On condamne très vite sans prendre le temps d’écouter et, du coup, on bloque la discussion, on met une barrière à la rencontre. Alors que dans le mot "rencontre", étymologiquement, il y a "combattre", du vieux français encontre, qu’on peut interpréter par "heurter quelqu’un sur son chemin". "La rencontre renvoie donc à un choc avec l’altérité : deux êtres entrent en contact, se heurtent, et voient leurs trajectoires modifiées", dit le philosophe Charles Pépin. À titre personnel, j’ai l’impression que toutes les rencontres que j’ai faites dans ma vie — qu’elles soient amoureuses, amicales, littéraires, professionnelles ou passagères — m’ont appris quelque chose et m’ont fait changer de trajectoire. Et cela, qu’elles aient été bonnes ou mauvaises.
Pourquoi n’applique-t-on pas cela plus largement dans la vie ? Dans la société ? Dans la politique ? Accepter de rencontrer l’autre au lieu de venir avec un rapport de pouvoir et de domination en le méprisant. Je crois que je suis en permanence à la recherche d’espaces de rencontres mais il en reste de moins en moins. Alors je chéris la SNCF et la SNCB, car, quand il y a un problème sur une ligne et que les gens sont bloqués ensemble, ils s’énervent, et souvent, ils discutent, ils se rencontrent. "Ils font vraiment chier... Attendez madame, je vais prendre votre valise." "Je vais rater ma correspondance, vous allez où, vous ? Moi aussi, j’ai de la famille là-bas." Le retard, les blocages, les arrêts forcés sont un de nos derniers espace-temps de rencontres. On est forcés de se parler parce qu’on est bloqués et qu’on ne sait pas pour combien de temps. Notre emploi du temps est bouleversé, notre routine aussi. On prend conscience, peut-être, qu’il y a autrui.
Ligne ouverte est le premier projet théâtral du jeune réalisateur Vassili Schémann. Il est porté par le Poche et une dizaine de lieux éclatés sur l’ensemble de la Wallonie, dont Central.
À voir au Théâtre de La Louvière le 17.11 à 20:00





